Les Noëls d'autrefois (Joseph Cressot)






Les Noëls d’autrefois


Dites-moi pourquoi les Noëls d’autrefois sont tous enveloppés de neige et étincelants d’étoiles ? S’il en fut de maussades, ma mémoire d’enfant n’en a rien retenu. Noël ne sera jamais un jour comme les autres ; Noël, c’est la veillée, c’est la messe de minuit, c’est le réveillon.

Le sommeil prenait les petits sur leur chaise basse, sur les genoux de la maman ; on les portait au lit. Les grands avaient le droit de veiller et d’attendre.

Mon père posait sur les chenets le tronc de pommier, la lourde souche de charme ou de noyer qui attendait depuis des mois. Je l’entends qui sonne contre la taque, je la vois, noueuse et bossue, avec ses mousses et son écorce crevassée.

On fait cercle autour du feu, les femmes à bonne distance sur leur couvet, avec l’aiguille ou le tricot, les hommes tisonnant, les enfants se rôtissant les grèves et buvant de tous leurs yeux la féerie des étincelles.

La vielle horloge fait sont tic-tac ; elle pousse lentement ses aiguilles vers les heures et les demies. Par la cheminée, descend la grosse cloche du premier coup, le tintement d’argent du deuxième coup, les volées unies du dernier appel. Quelle étrange musique, ces cloches dans la nuit ! On se hâte de garnir les chaufferettes et de couvrir le feu, on s’emmitoufle de capelines et de cache-nez, et l’on s’en va vers l’église, laissant dans la maison la flamme palpitante qui dit à travers la vitres : « Je suis là, je vous attends… ».

Beaucoup plus tard, j’ai lu dans les livres que les villes ont des tables éblouissantes, des cristaux, des rires, des toilettes, des huîtres, du champagne… et que cela s’appelle un réveillon. Chez nous, il en allait autrement.

Quand elle avait refermé la porte et rallumé la petite lampe de cuivre, maman disait, toute resserrée encore dans son fichu : "Maintenant, nous allons réveillonner."

La table était vite dressée. A côté de la chatte qui regardait les braises, le pot noir avancé dans les cendres nous gardait un jambon, longuement mijoté dans son court-bouillon. Elle n’avait pas la saveur des autres, cette tranche grasse et maigre, rouge et rose, onctueuse et salée, que l’on mangeait si tard dans la nuit. Y avait-il autre chose ? Une gaufre, peut être, sèche et croquante, bien meilleure quand ele était roussie, et un verre de vin chaud. Dans le saladier, une bouteille du vin de nos vignes, tiédie au coin de l’âtre ; du sucre, un peu d’eau et pour finir, le manche de la pelle à feu rougi dans les braises ; le vin sifflait, bouillonnait, se couvrait d’écume blanchissante. Le verre réchauffait les mains jointes, puis chaque gorgée descendait comme un feu vif et doux.

Au lit, je retrouvais le petit frère endormi, couché en travers dans les draps froissés ; je retrouvais le cruchon d’eau chaude faisant la belle jambe dans un bas à côtes… Il n’y avait plus qu’à dormir.

Le Père Noël me pardonnera si je le néglige, il ne venait gère visiter nos sabots. Nous étions sans doute trop éloignés des grandes routes et même de la grand-rue…

Quelques nuits, quelques jours, une veillée, une autre nuit, et voici le 1er janvier…

Le jour gris n’avait pas touché nos rideaux que nous étions réveillés. Le craquement du fagot dans la cuisine nous disait le feu flambant. Alors, nous sautions du lit et nous courions souhaiter la bonne année à nos parents. Il n’y avait pas deux façons ; depuis toujours et pour tous la même formule : « Je vous souhaite une bonne année, une bonne santé, le Paradis à la fin de vos jours. »

Ajoutez la musique chantante et traînante qui donne aux mots leur goût de terroir. Quelle impatience de courir chez la marraine, chez le parrain, les oncles et les tantes, les grands-parents ! On entrait, on bredouillait sa « bonne année », on rencontrait une joue piquante, un bout de nez froid et l’on attendait ses étrennes. Sur la longue table, une marraine soucieuse de ses devoirs avait aligné pour ses filleuls des pipes en sucre, des pains d’épice, des pralines, des oranges et de ces « papillottes » dont le papier frisé cache un gros fondant rose et une minuscule machine infernale. Les premiers arrivés choisissaient.

On courait de là chez l’oncle, puis chez le grand-père, qui avait préparé son écu, et puis chez la grand-mère Nanette, et puis chez la tante Soeurette, qui n’oubliait jamais l’utile.



Joseph Cressot










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Conte de Noël - Les trois messes basses (Alphonse Daudet)






Les trois messes basses

(Lettres de mon moulin)



Conte de Noël



-I-


– Deux dindes truffées, Garrigou ?...

– Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques bourrées de truffes. 

J’en sais quelque chose, puisque c’est moi qui ai aidé à les remplir. On aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant, tellement elle était tendue...

– Jésus-Maria ! moi qui aime tant les truffes!... Donne-moi vite mon surplis, Garrigou... Et avec les dindes, qu’est-ce que tu as encore aperçu à la cuisine ?...

– Oh ! toutes sortes de bonnes choses... Depuis midi nous n’avons fait que plumer des faisans, des huppes, des gelinottes, des coqs de bruyère. La plume en volait partout... Puis de l’étang on a apporté des anguilles, des carpes dorées, des truites, des...
– Grosses comment, les truites, Garrigou ?

–Grosses comme ça, mon révérend... Énormes !...

– Oh ! Dieu ! il me semble que je les vois... As-tu mis le vin dans les burettes ?

– Oui, mon révérend, j’ai mis le vin dans les burettes... Mais dame ! il ne vaut pas celui que vous boirez tout à l’heure en sortant de la messe de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle à manger du château, toutes ces carafes qui flambent pleines de vins de toutes les couleurs... Et la vaisselle d’argent, les surtouts ciselés, les fleurs, les candélabres !... Jamais il ne se sera vu un réveillon pareil. M. le marquis a invité tous les seigneurs du voisinage. Vous serez au moins quarante à table, sans compter le bailli ni le tabellion... Ah ! vous êtes bien heureux d’en être, mon révérend!... Rien que d’avoir flairé ces belles dindes, l’odeur des truffes me suit partout... Meuh !...

– Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du péché de gourmandise, surtout la nuit de la Nativité... Va bien vite allumer les cierges et sonner le premier coup de la messe ; car voilà que minuit est proche, et il ne faut pas nous mettre en retard...

Cette conversation se tenait une nuit de Noël de l’an de grâce mil six cent et tant, entre le révérend dom Balaguère, ancien prieur des Barnabites, présentement chapelain gagé des sires de Trinquelage, et son petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu’il croyait être le petit clerc Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-là, avait pris la face ronde et les traits indécis du jeune sacristain pour mieux induire le révérend père en tentation et lui faire commettre un épouvantable péché de gourmandise. Donc, pendant que le soi- disant Garrigou (hum ! hum !) faisait à tour de bras carillonner les cloches de la chapelle seigneuriale, le révérend achevait de revêtir sa chasuble dans la petite sacristie du château ; et, l’esprit déjà troublé par toutes ces descriptions gastronomiques, ils se répétait à lui-même en s’habillant :

– Des dindes rôties... des carpes dorées... des truites grosses comme ça !...

Dehors, le vent de la nuit soufflait en éparpillant la musique des cloches, et, à mesure, des lumières apparaissaient dans l’ombre aux flancs du mont Ventoux, en haut duquel s’élevaient les vieilles tours de Trinquelage. C’étaient des familles de métayers qui venaient entendre la messe de minuit au château. Ils grimpaient la côte en chantant par groupes de cinq ou six, le père en avant, la lanterne en main, les femmes enveloppées dans leurs grandes mantes brunes où les enfants se serraient et s’abritaient. Malgré l’heure et le froid, tout ce brave peuple marchait allègrement, soutenu par l’idée qu’au sortir de la messe il y aurait, comme tous les ans, table mise pour eux en bas dans les cuisines. De temps en temps, sur la rude montée, le carrosse d’un seigneur, précédé de porteurs de torches, faisait miroiter ses glaces au clair de lune, ou bien une mule trottait en agitant ses sonnailles, et, à la lueur des falots enveloppés de brume, les métayers reconnaissaient leur bailli et le saluaient au passage :

– Bonsoir, bonsoir, maître Arnoton !

– Bonsoir, bonsoir, mes enfants !

La nuit était claire, les étoiles avivées de froid ; la bise piquait, et un fin grésil glissant sur les vêtements sans les mouiller, gardait fidèlement la tradition des Noëls blancs de neige. Tout en haut de la côte, le château apparaissait comme le but, avec sa masse énorme de tours, de pignons, le clocher de sa chapelle montant dans le ciel bleu noir, et une foule de petites lumières qui clignotaient, allaient, venaient, s’agitaient à toutes les fenêtres, et ressemblaient, sur le fond sombre du bâtiment, aux étincelles courant dans des cendres de papier brûlé... Passé le pont-levis et la poterne, il fallait, pour se rendre à la chapelle, traverser la première cour, pleine de carrosses, de valets, de chaises à porteurs, toute claire du feu des torches et de la flambée des cuisines. On entendait le tintement des tournebroches, le fracas des casseroles, le choc des cristaux et de l’argenterie remués dans les apprêts d’un repas ; par là-dessus, une vapeur tiède, qui sentait bon les chairs rôties et les herbes fortes des sauces compliquées, faisait dire aux métayers, comme au chapelain, comme au bailli, comme à tout le monde :

– Quel bon réveillon nous allons faire après la messe !





-II-


Drelindin din !... Drelindin din !...

C’est la messe de minuit qui commence. Dans la chapelle du château, une cathédrale en miniature, aux arceaux entrecroisés, aux boiseries de chêne, montant jusqu’à hauteur des murs, les tapisseries ont été tendues, tous les cierges allumés. Et que de monde ! Et que de toilettes ! Voici d’abord, assis dans les stalles sculptées qui entourent le choeur, le sire de Trinquelage, en habit de taffetas saumon, et près de lui tous les nobles seigneurs invités. En face, sur des prie- Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille marquise douairière dans sa robe de brocart couleur de feu et la jeune dame de Trinquelage, coiffée d’une haute tour de dentelle gaufrée à la dernière mode de la cour de France. Plus bas on voit, vêtus de noir avec de vastes perruques en pointe et des visages rasés, le bailli Thomas Arnoton et le tabellion maître Ambroy, deux notes graves parmi les soies voyantes et les damas brochés. Puis viennent les gras majordomes, les pages, les piqueurs, les intendants, dame Barbe, toutes ses clefs pendues sur le côté à un clavier d’argent fin. Au fond, sur les bancs, c’est le bas office, les servantes, les métayers avec leurs familles ; et enfin, là-bas, tout contre la porte qu’ils entrouvrent et referment discrètement, messieurs les marmitons qui viennent entre deux sauces prendre un petit air de messe et apporter une odeur de réveillon dans l’église tout en fête et tiède de tant de cierges allumés.

Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des distractions à l’officiant? Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de Garrigou, cette enragée petite sonnette qui s’agite au pied de l’autel avec une précipitation infernale et semble dire tout le temps :

– Dépêchons-nous, dépêchons-nous... Plus tôt nous aurons fini, plus tôt nous serons à table.

Le fait est que chaque fois qu’elle tinte, cette sonnette du diable, le chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu’au réveillon. Il se figure les cuisiniers en rumeur, les fourneaux où brûle un feu de forge, la buée qui monte des couvercles entrouverts, et dans cette buée deux dindes magnifiques, bourrées, tendues, marbrées de truffes...

Ou bien encore il voit passer des files de pages portant des plats enveloppés de vapeurs tentantes, et avec eux il entre dans la grande salle déjà prête pour le festin. Ô délices ! voilà l’immense table toute chargée et flamboyante, les paons habillés de leurs plumes, les faisans écartant leurs ailes mordorées, les flacons couleur de rubis, les pyramides de fruits éclatant parmi les branches vertes, et ces merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah ! bien oui, Garrigou !) étalés sur un lit de fenouil, l’écaille nacrée comme s’ils sortaient de l’eau, avec un bouquet d’herbes odorantes dans leurs narines de monstres. Si vive est la vision de ces merveilles, qu’il semble à dom Balaguère que tous ces plats mirifiques sont servis devant lui sur les broderies de la nappe d’autel, et deux ou trois fois, au lieu de Dominus vobiscum ! il se surprend à dire le Benedicite. À part ces légères méprises, le digne homme débite son office très consciencieusement, sans passer une ligne, sans omettre une génuflexion ; et tout marche assez bien jusqu’à la fin de la première messe ; car vous savez que le jour de Noël le même officiant doit célébrer trois messes consécutives.

– Et d’une ! se dit le chapelain avec un soupir de soulagement ; puis, sans perdre une minute, il fait signe à son clerc ou celui qu’il croit être son clerc, et...

Drelindin din !... Drelindin din !

C’est la seconde messe qui commence, et avec elle commence aussi le péché de dom Balaguère.

– Vite, vite, dépêchons-nous, lui crie de sa petite voix aigrelette la sonnette de Garrigou, et cette fois le malheureux officiant tout abandonné au démon de gourmandise, se rue sur le missel et dévore les pages avec l’avidité de son appétit en surexcitation. Frénétiquement, il se baisse, se relève, esquisse les signes de croix, les génuflexions, raccourcit tous ses gestes pour avoir plus tôt fini. À peine s’il étend ses bras à l’Évangile, s’il frappe sa poitrine au Confiteor. Entre le clerc et lui c’est à qui bredouillera le plus vite. Versets et répons se précipitent, se bousculent. Les mots à moitié prononcés, sans ouvrir la bouche, ce qui prendrait trop de temps, s’achèvent en murmures incompréhensibles.

Oremus ps... ps... ps...

Mea culpa... pa... pa...

Pareils à des vendangeurs pressés foulant le raison de la cuve, tous deux barbotent dans le latin de la messe, en envoyant des éclaboussures de tous les côtés.

Dom... scum !... dit Balaguère.

... Stutuo !... répond Garrigou ; et tout le temps la damnée petite sonnette est là qui tinte à leurs oreilles, comme ces grelots qu’on met aux chevaux de poste pour les faire galoper à la grande vitesse. Pensez que de ce train-là une messe basse est vite expédiée.

– Et de deux ! dit le chapelain tout essoufflé ; puis, sans prendre le temps de respirer, rouge, suant, il dégringole les marches de l’autel et...

Drelindin din !... Drelindin din !...

C’est la troisième messe qui commence. Il n’y a plus que quelques pas à faire pour arriver à la salle à manger ; mais, hélas ! à mesure que le réveillon approche, l’infortuné Balaguère se sent pris d’une folie d’impatience et de gourmandise. Sa vision s’accentue, les carpes dorées, les dindes rôties sont là, là... Il les touche... il les... Oh ! Dieu !... Les plats fument, les vins embaument ; et, secouant son grelot enragé, la petite sonnette lui crie :

– Vite, vite, encore plus vite !... Mais comment pourrait-il aller plus vite ? Ses lèvres remuent à peine. Il ne prononce plus les mots... À moins de tricher tout à fait le bon Dieu et de lui escamoter sa messe... Et c’est ce qu’il fait, le malheureux !... De tentation en tentation, il commence par sauter un verset, puis deux. Puis l’Épître est trop longue, il ne la finit pas, effleure l’évangile, passe devant le Credo sans entrer, saute le Pater, salue de loin la préface, et par bonds et par élans se précipite ainsi dans la damnation éternelle, toujours suivi de l’infâme Garrigou (vade retro, Satanas !) qui le seconde avec une merveilleuse entente, lui relève sa chasuble, tourne les feuillets deux par deux, bouscule les pupitres, renverse les burettes, et sans cesse secoue la petite sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite.

Il faut voir la figure effarée que font tous les assistants ! Obligés de suivre à la mimique du prêtre cette messe dont ils n’entendent pas un mot, les uns se lèvent quand les autres s’agenouillent, s’asseyent quand les autres sont debout ; et toutes les phases de ce singulier office se confondent sur les bancs dans une foule d’attitudes diverses. L’étoile de Noël en route dans les chemins du ciel, là-bas, vers la petite étable, pâlit d’épouvante en voyant cette confusion...

– L’abbé va trop vite... On ne peut pas suivre, murmure la vieille douairière en agitant sa coiffe avec égarement.

Maître Arnoton, ses grandes lunettes d’acier sur le nez, cherche dans son paroissien où diantre on peut bien en être. Mais au fond, tous ces braves gens, qui eux aussi pensent à réveillonner, ne sont pas fâchés que la messe aille ce train de poste; et quand dom Balaguère, la figure rayonnante, se tourne vers l’assistance en criant de toutes ses forces : Ite missa est, il n’y a qu’une voix dans la chapelle pour lui répondre un Deo gratias si joyeux, si entraînant, qu’on se croirait déjà à table au premier toast du réveillon.



-III-

Cinq minutes après, la foule des seigneurs s’asseyait dans la grande salle, le chapelain au milieu d’eux. Le château, illuminé de haut en bas, retentissait de chants, de cris, de rires, de rumeurs ; et le vénérable dom Balaguère plantait sa fourchette dans une aile de gelinotte, noyant le remords de son péché sous des flots de vin du pape et de bon jus de viandes. Tant il but et mangea, le pauvre saint homme, qu’il mourut dans la nuit d’une terrible attaque, sans avoir eu seulement le temps de se repentir ; puis, au matin, il arriva dans le ciel encore tout en rumeur des fêtes de la nuit, et je vous laisse à penser comme il y fut reçu.

– Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien ! lui dit le souverain Juge, notre maître à tous. Ta faute est assez grande pour effacer toute une vie de vertu... Ah ! tu m’as volé une messe de nuit... Eh bien ! tu m’en paieras trois cents en place, et tu n’entreras en paradis que quand tu auras célébré dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Noël en présence de tous ceux qui ont péché par ta faute et avec toi...

... Et voilà la vraie légende de dom Balaguère comme on la raconte au pays des olives. Aujourd’hui le château de Trinquelage n’existe plus, mais la chapelle se tient encore droite tout en haut du mont Ventoux, dans un bouquet de chênes verts. Le vent fait battre sa porte disjointe, l’herbe encombre le seuil ; il y a des nids aux angles de l’autel et dans l’embrasure des hautes croisées dont les vitraux coloriés ont disparu depuis longtemps. Cependant il paraît que tous les ans, à Noël, une lumière surnaturelle erre parmi ces ruines, et qu’en allant aux messes et aux réveillons, les paysans aperçoivent ce spectre de chapelle éclairé de cierges invisibles qui brûlent au grand air, même sous la neige et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais un vigneron de l’endroit, nommé Garrigue, sans doute un descendant de Garrigou, m’a affirmé qu’un soir de Noël, se trouvant un peu en ribote, il s’était perdu dans la montagne du côté de Trinquelage ; et voici ce qu’il avait vu... Jusqu’à onze heures, rien. Tout était silencieux, éteint, inanimé. Soudain, vers minuit, un carillon sonna tout en haut du clocher, un vieux, vieux carillon qui avait l’air d’être à dix lieues. Bientôt, dans le chemin qui monte, Garrigue vit trembler des feux, s’agiter des ombres indécises. Sous le porche de la chapelle, on marchait, on chuchotait :

– Bonsoir, maître Arnoton !

– Bonsoir, bonsoir, mes enfants !...

Quand tout le monde fut entré, mon vigneron, qui était très brave, s’approcha doucement et, regardant par la porte cassée, eut un singulier spectacle. Tous ces gens qu’il avait vus passer étaient rangés autour du choeur, dans la nef en ruine, comme si les anciens bancs existaient encore. De belles dames en brocart avec des coiffes de dentelle, des seigneurs chamarrés du haut en bas, des paysans en jaquettes fleuries ainsi qu’en avaient nos grands-pères, tous l’air vieux, fané, poussiéreux, fatigué. De temps en temps, des oiseaux de nuit, hôtes habituels de la chapelle, réveillés par toutes ces lumières, venaient rôder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague comme si elle avait brûlé derrière une gaze ; et ce qui amusait beaucoup Garrigue, c’était un certain personnage à grandes 

lunettes d’acier, qui secouait à chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de ces oiseaux se tenait droit tout empêtré en battant silencieusement des ailes...

Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine, à genoux au milieu du choeur, agitait désespérément une sonnette sans grelot et sans voix, pendant qu’un prêtre, habillé de vieil or, allait, venait devant l’autel, en récitant des oraisons dont on n’entendait pas un mot... Bien sûr, c’était dom Balaguère, en train de dire sa troisième messe basse.








La Flûte enchantée (Le conte et la vidéo des marionnettes de Salzbourg d'après l'opéra de W.A. Mozart)



Les marionnettes de Salzbourg 


"La flûte enchantée"


d'après l'opéra de  W.A. Mozart
















source : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6567167r



































































































Morale - Le pouvoir de l'éducation




Le pouvoir de l'éducation


Lycurgus prit un jour deux chiens nés de même père et de même mère. Il les éleva diversement et leur donna des habitudes contraires.

Un jour que les Lacédémoniens étaient réunis sur la place publique, Lycurgus leur dit :

"Vous ne vous préoccupez pas assez de bien élever vos enfants ; vous ne savez donc pas ce que peut l'éducation pour modifier les caractères ?".

Et il fit conduire devant l'assemblée les deux chiens, en même temps qu'il faisait apporter un plat de soupe et un lièvre vivant.

L'un des chiens se jeta avidement sur la soupe ; l'autre courut après le lièvre.

Lycurgue, s'apercevant que les Lacédémoniens ne voyaient pas où il voulait en venir, leur tint ce langage :

"Ces deux chiens avaient même origine, même nature, étant nés de même père et de même mère ; mais ayant été élevés diversement, l'un est devenu gourmand et l'autre chasseur."




Les deux abeilles (P.M. Curtis) - Fable




Louis Fairfax Muckley





Les deux abeilles



Une abeille se reposait dans le calice d’une fleur. Pendant son sommeil, une de ses voisines vient le troubler : 

« Ma sœur, lui dit-elle, pourquoi, perdez-vous un temps si précieux ? Ignorez-vous que notre premier devoir est le travail. 
– Moi? répartit l’abeille encore tout endormie, je ne fais qu’obéir au besoin de la nature. » 

L’abeille ouvrière, peu satisfaite de ce langage, quitte notre paresseuse pour se livrer à sa besogne ordinaire. Celle-ci, après un long repos, pressée par la faim, vole près de l’abeille industrieuse pour lui demander quelques provisions ; mais cette dernière lui répond : « Allez, ma mie, qui dort dîne. »



Rarement, le paresseux trouve secours et protection. 






P.M. Curtis
(Fables à mes enfants)




Enfants de la lune (Robert Middleton)




L’enfant se tenait à la lisière de la partie boisée du parc, là où les arbres commençaient à faire place à de tendres pelouses qui descendaient en pente douce vers une imposante demeure. Il n'avait pour tout vêtements qu'un pantalon bouffant déchiré, qu'une chemise sans boutons qui bâillait sur sa jeune poitrine ; ses jambes, son cou blanc et son torse pâle faisaient au clair de lune quatre tâches d'argent; et sa chevelure en désordre, qui ne formait, le jour, qu'une masse ardente et dorée, ressemblait à cette heure à un nuage lourd contrastant avec le visage mortellement blême. Il serrait contre lui une énorme brassée de fleurs, roses et lis mouillés de rosée, où la lune attachait des diamants, et qui ne pouvait provenir que du ravage des parterres. Leurs pétales glacées caressaient la jeune joue, et les narines de l'enfant en aspirant le parfum jusqu'à l'enivrement. Partout où les épines des roses les avaient déchirés dans l'ombre, ses petits bras lui faisaient mal mais les caresses délicates de la douleur n'avaient d'autre effet que d'approfondir pour lui la merveille de la nuit qui l'enveloppait comme un vêtement.

Derrière l'enfant rêvaient les bois sombres ; au-dessus de lui, les étoiles innombrables tremblaient en se balançant dans l'espace ; mais ni les bois ni les étoiles ne lui étaient rien, car, bien loin par-delà les pelouses, que recouvrait, à la hauteur de genoux, une nappe légère de brouillard, brillait devant ses yeux avides la splendeur d'un palais de contes de fées. Rouge, orange et or, les lumières d'une fête enchantée, jaillissant du palais par cent fenêtres, pénétraient l'enfant de l'émerveillement de voir enfin à l'état de veille les joyaux qu'il avait si longtemps désirés pendant son sommeil. Immobile à l'orée du bois, il emplissait ses yeux de ce spectacle jusqu'à ce qu'il fussent pleins de larmes, et que les lumières enchantées se missent à danser toutes seules dans l'ombre alentour. A ses oreilles, qui ne percevaient plus la plainte des oiseaux de nuit, ni les mouvements furtifs des lapins dans les taillis, une musique lointaine versait sa chanson. Les fleurs qu'il tenait dans ses bras semblaient elles-mêmes bercées par cette musique; le coeur de l'enfant battait à l'unisson de la pulsation mystérieuse de la nuit. Tel était le ravissement de ses sens qu'il ne vit point venir la petite fille; elle put ainsi l'examiner attentivement tout à loisir avant de se décider à l'appeler doucement à travers la pâleur du clair de lune :
-"Petit ! Petit !"
Au bruit de cette voix, l'enfant se retourna, regarda la fillette avec des yeux surpris. Il vit d'elle surtout son petit visage animé, sa robe blanche. 

-"Etes-vous une fée ? dit-il d'une voix rauque ; car le brouillard nocturne emplissait sa gorge. 

-Non, dit-elle. Je ne suis qu'une petite fille. Et tu es sans doute un enfant des bois ?..." 

Il garda le silence, la regardant toujours de tout son visage intrigué. Quelle était cette petite créature blanche à la voix tendre, sortie soudain du fond de la nuit ? 

"...A dire vrai, poursuivi la petite, je suis venu voir des fées. Il y a dans le bois un cercle magique. Tu peux y venir avec moi si tu veux !" 

Il fit de la tête un signe d'accord, car il avait peur de parler, et la suivit dans le bois, marchant à son côté et serrant toujours les fleurs contre sa poitrine. "Que regardais-tu quand je t'ai trouvé ? dit-elle 

-Je regardais le palais, murmura l'enfant. Le palais des fées. 

-Le palais ? répéta la fillette. Mais... ce n'est pas un palais ! C'est la maison où je demeure !" 

L'enfant la dévisageait avec surprise, et sa crainte ne faisait que grandir. Si elle était elle-même une fée après tout ? De son côté la fillette se rendait compte que les pieds de son petit compagnon ne faisaient aucun bruit sur la terre, tandis qu'elle entendait clairement celui des souliers qu'elle portait. 

"Est-ce que les épines ne piquent pas tes pieds ?" dit-elle 

Mais l'enfant ne répondit pas, et un silence tomba entre eux, la fillette regardant curieusement partout autour d'elle, l'enfant guettant non moins curieusement le regard de sa compagne. Ils arrivèrent ainsi au bord d'un large étang au milieu duquel gargouillait une fontaine. On eût dit que l'eau envoyait à d'invisibles poissons des chapelets de bulles. 

"Sais-tu nager ?" dit la fillette. 

L’enfant secoua la tête : il ne savait pas nager.

"Que dommage ! Nous nous serions baignés dans l'étang. Ce serait amusant de se baigner sans se voir ; mais l'eau ici est assez profonde. Il vaut mieux continuer à marcher vers le cercle des fées." 

La lune jetait d'étranges ombres à travers la clairière où dormait le cercle magique; quand il furent sur le bord, prêtant l'oreille intensément, le bois sembla leur parler par les milles voix de son silence. 

"Tu peux me prendre la main si tu veux !" dit la fillette. 

Sa voix n'était plus qu'un murmure. L'enfant lâcha ses fleurs, qui tombèrent sur ses pieds blancs et chercha la petite main dans l'ombre à tâtons. Il la tint serrée dans la sienne, petite chose vivante, toute chaude de fièvre. 

"Je n'ai pas peur !" dit la fillette. 

Ils attendirent ainsi, la main dans la main, la venue des fées. 


L'homme surgit soudain devant eux, débouchant d'entre les branches argentées des bouleaux. Il portait sur son dos une besace; ses cheveux étaient longs comme ceux des chemineaux que l'on rencontre sur les routes. A sa vue, la fillette faillit crier. Sa main trembla dans celle de l'enfant. Un obscur instinct poussa le garçon à serrer la petite main plus fort dans la sienne. 

"Que voulez-vous ?" murmura-t-il, de la voix que lui avait faite le brouillard. 
L"homme ne paraissait pas moins surpris de la rencontre. 
"Que diable faites-vous ici tous les deux ?" s'écria-t-il. 
Mais sa voix était douce, rassurante. La fillette répondit : 
"Je suis sortie pour voir les fées ! 
-Ah! Voilà qui est bien! dit l'homme. Et toi? (il se tournait vers le petit garçon) Cherches-tu des fées, toi aussi ? Je vois, je vois. Tu as ceuilli des fleurs. Pour les vendre ?" 

L'enfant secoua la tête.
"Non, dit-il, elles sont pour ma soeur." 

Sa voix s'étranglait un peu dans sa gorge. 

"Ta soeur aime les fleurs ?
-Bien sûr, puisqu'elle est morte !" 

Le regard de l'homme devint grave. 
"Tu viens de faire une phrase, dit-il. Les phrases, c'est le diable. Qui t'a dit que les morts aiment les fleurs ? 

-Il les aiment, dit l'enfant, rougissant d'une sorte de honte, à cause de la jolie pensée qui lui était venue. Il les aiment puisqu'ils en ont toujours ! 

-Et vous? interrompit la fillette, qu'est-ce que vous cherchez par ici ?" 

L'homme fit une grimace, comme s'il voulait se moquer, et, regardant autour de lui vers les bords de la clairière (on eût dit qu'il avait peur que quelqu'un l'entendît) : 
"Des rêves ! fit-il brusquement. 

-Mais... votre sac ? dit la fillette après un court silence. 

-Eh bien, il en est tout plein... de rêves !" fit l'homme. 

Les enfants regardaient curieusement le sac, tandis que les petits doigts de la fillette se blessaient à tenter de défaire les cordons qui le tenaient fermé. 

"Comment est-ce fait, vos rêves", dit-elle encore. 

L'homme eut un rire étouffé: 
"A peu près comme les vôtres, je pense, et comme les siens, à lui. Quand vous grandirez, petite femme, vous verrez qu'il n'y a vraiment qu'un seul rêve possible sur terre pour quelqu'un de raisonnable. Mais vous n'avez pas besoin d'être déjà informée de ce qui me soucie. Voici qui fera plutôt votre affaire !" 

De l'une de ses poches, il tira un flageolet et le porta à ses lèvres:
"Ecoutez !" 

A la fillette, il sembla que le petit air qu'il jouait s'enfuyait de la flûte en sautant, qu'il dansait tout autour du cercle magique, comme un vrai lutin, tandis que l'écho s'en venait par saccades à sa rencontre, à travers les arbres ; l'enfant, lui, regardait, bouche bée, et ne disait rien. 

A la fin, quand le lutin commença à bégayer et que l'écho fut à bout de souffle, l'homme détacha de ses lèvres le flageolet et se mit à sourire: 
"Eh bien ? fit-il 

-Merci beaucoup ! dit poliment la petite fille. J'ai trouvé cela très joli. Oh ! petit ! fit-elle soudain, tu me fais mal ! Tu serres trop fort !" 

Les yeux de l'enfant brillaient d'une lumière étrange ; il agitait les bras ; il paraissait en proie à une grande détresse : 

"Tout ce clair de lune perdu ! cria-t-il enfin. Voyez : l'herbe en est toute mouillée !" 

La fillette se tourna vers lui, toute surprise : 
"Mais.... dit-elle, tu as donc retrouvée ta langue ? 

-Maintenant, dit l'homme gravement, tandis qu'il remettait son instrument dans sa poche, j'ai bien envie de vous montrer ce qu'il y a dans mon sac !" 

Il en dénoua les cordons; la fillette se penchait, curieuse. Mais, quand elle vit le sac ouvert, elle laissa échapper un cri et ce cri trahissait une déception : 
"Oh ! fit-elle, des images ! 

-Des images, oui, fit l'homme sèchement, comme un écho, des images de rêves. Je ne sais pas comment vous pourriez bien les voir. Peut-être qu'à la lumière de la lune..." 

La fillette regarda les images avec une attention polie, et, une à une, les tendit à l'enfant. Alors, elle fit une découverte :
"Oh, petit ! cria-t-elle, tu vois ce qui arrive. Tes larmes abîmes les images ! 

-Pardon ! fit l'enfant angoissé. Pardon ! Ce n'est pas ma faute ! 

-Je sais, je sais, fit l'homme vivement. Cela n'a pas d'importance, je suis sûr que tu les avaient déjà vues. 

-Je les connais, dit l'enfant. Je les connaissais toutes. Mais je ne les avaient jamais vues ! Jamais !" 

L'homme se renfrogna pour dire:
"Ah ! quand ces garçons se mettent à parler, c'est le diable en personne !" 

Puis, se tournant vers la fillette, qui ne comprenait pas pourquoi l'enfant pleurait : 
"Il est temps, dit-il de rentrer vous coucher. Vous ne verrez pas de fées ce soir. Il fait trop froid pour elles." 

La fillette bâilla : 
"Ca va en faire une histoire, dit-elle, à mon retour, s'ils se sont aperçus de mon absence ! Mais ça m'est bien égal ! 

-La lune pâlit, dit l'enfant soudain. Voyez ! Les ombres disparaissent ! 

-Nous allons vous reconduire de l'autre côté du bois, poursuivit l'homme, comme s'il n'avait pas entendu. Puis nous vous souhaiterons le bonsoir." 

 Il rangea les images dans son sac et se mit en marche à travers le bois murmurant, sans plus rien dire. A la lisière du bois, la fillette fit halte :

"Toi qui es un enfant des bois, dit-elle, il ne faut pas que tu viennes plus loin. Adieu! Tu peux m'embrasser si tu en as l'envie !" 

Mais l'enfant ne bougea pas ; il se contenta de la regarder d'un air bizarre.

"Je te trouve un peu sot, dit la fillette, rejetant la tête en arrière ; et elle s'en fut fièrement dans le brouillard. 

-Pourquoi ne l'as tu pas embrassée ? demanda l'homme. 

-Ce n'était pas possible, répondit l'enfant. Ses lèvres m'auraient brûlé le coeur." 

Les deux compagnons s'en furent lentement à travers le parc. Au bout d'un moment l'homme dit : 
"Maintenant que la civilisation est allée se coucher, l'heure est venue pour toi d'apprendre ce que sera ta destinée. 

-Ma destinée ? Mais.. je ne suis qu'un petit pauvre, répondit l'enfant simplement. Je ne crois pas du tout que je sois promis à une destinée. Je ne crois pas que j'ai aucune destinée ! 

-Les paradoxes, dit l'homme, servent à cacher l'insincérité des vieux, non à exprimer la simplicité de la jeunesse. Mais je m'égare. Tu as fait ce soir quelques phrases... 

-Des phrases ? répéta l'enfant. Qu'est-ce que c'est que des phrases? 

-Qu'est-ce que c'est que des rêves ? Et qu'est-ce que les roses ? Et qu'est-ce, en fin de compte, que la lune elle-même ? Mon petit, je te tiens, moi, pour un enfant du clair de lune. Tu portes dans les bras ses fleurs pâles; ses blancs rayons ont caressé tes membres nus, et tu préfères les baisers de ses lèvres froides à ceux de cette enfant de la terre. Tout cela est bien mais par-dessus toute chose, tu possèdes la musique de son grand silence. Quand j'ai joué pour toi sur mon pipeau, tu as reconnu la voix de ta mère. Quand je t'ai montré mes images, tu t'es souvenu des histoires qui lui servent à t'inviter au sommeil. Ainsi j'ai su que tu étais son fils, que tu étais mon jeune frère. 

-La lune a toujours été mon amie, dit l'enfant. J'ignorais qu'elle fût ma mère. 

-Peut-être ta soeur ne l'ignore-t-elle pas ! dit l'homme. Les morts heureux sont bien aises de la rechercher pour leur mère. C'est pour cela qu'ils aiment tant les fleurs blanches. 

-Mais nous avons déjà une mère, qui travaille très dur pour nous ! 

-Sans doute, mais celle qui fait si belle ta vie, c'est ta mère qui est dans les nuages ; et la beauté de ta vie est la mesure même de tes jours." 

L'enfant réfléchissait encore à ce qu'il venait d'entendre quand ils atteignirent les grilles du parc. Se faufilant furtivement devant la maison du garde, ils gagnèrent la grand-route. Dissimulé dans l'ombre, un homme était là qui guettait. Dès qu'il vit celui qui accompagnait l'enfant, il surgit de sa cachette et le saisit par les bras. 

"Enfin, fit-il, je te tiens ! Il serait surprenant qu'on te laisse repartir désormais à la légère !" 

Le fils du clair de lune émit un petit rire singulier : 
"Mais... c'est Taylor ! fit-il plaisamment. Savez-vous, Taylor, que vous êtes en train de commettre une regrettable méprise ? 

-C'est bien possible ! fit le gardien, riant lui-même. 

-Vous voyez ce jeune garçon, Taylor ? Eh bien, je vous le jure, et vous pouvez m'en croire, il est encore plus fou que moi !" 

Taylor considérait l'enfant avec une évidente bienveillance. 

"Il est temps d'aller te coucher mon petit bonhomme", dit-il. 

L'homme reprit, la voix sérieuse : 

"Taylor, ce garçon vient de faire trois phrases ! Si on ne se hâte pas de l'enfermer, il fera sûrement un poète ! Avec le feu de sa mère la lune, il portera la torche et l'incendie dans le monde précieux de la raison. Vos palais trembleront sur leurs assises, vos royaumes iront en poussière. Vous voilà prévenu ! 

-Fort bien, monsieur, merci, mais maintenant accompagnez-moi !" 

-Avant d'obéir, l'homme se tourna une dernière fois vers l'enfant : 
"Mon petit, dit-il d'un accent généreux, écoute-moi bien. Reste libre ! Garde ta liberté. Par la grâce de la Providence, tous ceux qui exercent l'autorité sont des fous. Souviens-toi que nous nous retrouverons un jour, sous la lumière de la lune." 

Avec des yeux de rêve, l'enfant regarda son compagnon s'éloigner. Déjà le porteur de besace était presque invisible quand, comme par un miracle, la clarté de la lune ressurgit soudain à travers les arbres et la silhouette s'éclaira. Pendant un instant, un rayon se pose sur la tête de l'homme, la nimbant comme d'un halo ; puis il effleura de sa gloire le havresac aux rêves ; et tout se perdit de nouveau dans l'obscurité.

Alors l'enfant fit demi-tour ; il rebroussa chemin, songeant enfin à regagner sa demeure. Un souffle, de sa fraîcheur, lui caressa la joue. C'était l'haleine de l'aurore.